Reportage photographique au Maroc

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Maroc,

Quelqu’un leur a dit un jour : « Vous allez avoir vingt ans, mettez votre enfance dans votre poche et barrez vous en courant, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. »

C’est la veille du printemps et ils viennent de souffler leurs vingt bougies. Ils achètent une Citroën Méhari hors d’âge, moteur cassé, peinture délavée, capote en lambeau. Ils remplacent le groupe propulseur vieilli par un moteur reconditionné. De temps en temps ils s’arrêtent pour éplucher la documentation technique, l’occasion de s’asseoir au soleil et de fumer des cigarettes sans filtre où un chameau apparaît sur le paquet. Ils installent une rampe d’antibrouillards à l’avant pour donner à l’engin une apparence de vaisseau du désert et percent le plancher à l’arrière des sièges pour boulonner en son fond une malle métallique. A l’intérieur, ils disposent leur trésor avec mille précautions, le répartissant avec soin pour éviter les balourds, fermant le tout à l’aide d’un solide cadenas.

Une fois parés, ils se laissent aspirer inéluctablement dans le tumulte du macadam à quatre voies, heureux comme peuvent l’être ceux en partance pour eux-mêmes. Ils foncent dans les vapeurs d’ozone des moteurs diesels, direction le Maroc et l’Afrique, « On est tous dans la brume quand on sort de l’enfance ». Le petit bicylindre strident hurle toute la nuit. Les remous d’air dans le capotage, les camions sombres qui laissent traîner un assourdissant chapelet d’animosités métalliques n’incitent pas à prolonger les conversations. Ils conduisent à tour de rôle, s’assoupissent parfois. En paix avec soi même, un banc de square vaut tous les sofas.
De temps en temps, ils s’arrêtent pour vérifier la pression des pneus et la fixation de la malle.
« – Tu imagines, si on la perdait !
- Tais-toi, je n’ose pas y penser. »

Le meilleur moyen d’être pied au plancher sans aller vite, c’est d’escalader les montagnes. Ils se hissent jusqu’au Perthus, basculent sur le versant espagnol sous l’œil indolent des douaniers et profitent de l’élan pour longer la Méditerranée, jusqu’au bout.
C’est un grand pays l’Espagne, tout en longueur, ça n’en finit pas, comme un serpentin de réglisse que l’on déroule entre ses doigts, comme une corrida au ralenti, comme l’enfance que l’on croit infinie.

L’autovia s’arrête à Algésiras. Ici la plage n’est pas une destination, on ne s’y arrête pas pour poser sa serviette, seulement pour prendre la mer ; alors dans le ferry qui ballote jusqu’à Tanger les habitués se plaignent : « vivement un pont, un tunnel… quelque chose ! ». A bâbord c’est la Méditerranée, à tribord l’Atlantique, c’est de flotter entre deux eaux qui fiche la nausée ou bien c’est la houle ? Allah à lam (Dieu seul le sait).
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Le Maroc c’est un promontoire, le seuil vers l’aventure ou bien le bout du bout de l’Afrique selon le point de vue où on se place, un paysage pour les uns, une frontière pour les autres. On y vient des fois par delà les déserts voir clignoter les lumières de l’Europe au loin et vérifier que le texte de la convention de Genève sur le droit d’asile n’est rien d’autre qu’un écrit sans intentions. Ici s’arrêtent les illusions d’un monde meilleur. Pour d’autres, nés du bon coté de la méditerranée, le rivage marocain est le commencement de la découverte. Dans cette immersion vers un monde inconnu, ils sauront contourner les inévitables charmeurs de serpents et autres fantasias colorées pour lui préférer la rencontre avec l’autre qui n’est pas soi, s’habille parfois d’un burnous et pratique une religion civilisatrice tant décriée par ailleurs. Il faut dire que passé le détroit, on change d’état civil, on n’est plus tout à fait soi. C’est le moment où il faut choisir entre être partout chez nous ou chez nous nulle part, entre le statut de sujet dominant, sujet dominé ou sujet adapté.
Le voyage n’est pas un agrément, il est fondateur ; il parait même que le tourisme moderne remplace les pèlerinages d’autrefois et que la traversée commence là où s’arrêtent nos certitudes.
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Les agriculteurs des villages berbères manquent de tout : électricité, eau courante, nourriture, dispensaire, routes goudronnées, vêtement, travail… d’argent quoi. Ils ne possèdent qu’un peu de bétail et quelques arbres fruitiers. Certains fabriquent illégalement du charbon de bois (on n’a pas le droit de couper les arbres) qu’ils revendent frauduleusement. Beaucoup hypothèquent leurs terres pour payer un passeur, abandonnent leur famille et tentent la grande aventure vers l’Europe sur un pateras (le passage sur ces bateaux clandestins coûte entre 1000 et 2000 euro, soit au mieux, un an de salaire).
Trois solutions : on passe, on se fait arrêter ou on se noie… De toute façon, c’est Allah qui décide. Si ça marche, c’est le retour en voiture pour se faire construire une maison et éventuellement des papiers européens. Dans le cas contraire, on laissera une veuve sans revenu, ayant trouvé refuge avec ses enfants auprès de la famille. Celle-ci, souffrira d’un statut social désastreux, inférieur à celui d’une femme célibataire (un musulman privilégie toujours l’union avec une vierge), sans le moindre espoir de refaire sa vie où de trouver du travail.

Rabat

Rabat est andalouse, chaude et atlantique, saupoudrée d’un zest de Méditerranée. La lumière y est indocile et l’odeur est celle d’une mer poivrée. La ville suspendue entre le bleu de la mer et celui du ciel éclabousse le regard de ses murs recouverts de chaux. Ses toits, hormis quelques uns, sont plats comme autant de paumes ouvertes vers l’azur et ses plantes qui descendent depuis les balcons des immeubles modernes font figure de cascades de verdure. Printemps oblige, il faut cligner des yeux pour sillonner le territoire urbain qui s’ouvre sur l’horizon par de larges avenues bordées de palmiers. On vient au Maroc pour « rêver grand, jamais petit », préconisaient les écrivains de la beat génération. Ceux là sont partis de New York sur des charters maritimes et ont débarqué plus haut dans le port de Tanger, avant d’essaimer dans tout le pays : Truman Capote, Jack Kerouac, Tennessee William, Paul Bowles… Ils se sont assis un moment sur des murets, se sont prélassés à la chaleur des pierres chauffées en sirotant Dieu sait quoi, ont mis en suspend l’inspiration entre deux bouffées de pipe à kif. Bien leur en a pris.

Un marocain célèbre : Ibn Batouta. 1304/1369.
En 1325, Ibn prend sa besace et part pour un voyage de 116 800 Kilomètres qui durera 29 ans. Il traversera 44 de nos pays actuels, allant de la Chine au Yémen ou de Constantinople à Sumatra. On le compare à tort à Marco Polo car si ce dernier voyageait pour des raisons mercantiles, Ibt parcourait le monde dans un but intellectuel. Les hommes l’intéressaient davantage que les marchandises et ses mémoires dictées à son retour ont fourni un apport non négligeable à la géographie de l’Epoque. Il a été le premier écrivain voyageur. En quelque sorte le précurseur de la beat génération, le wanderer originel.

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Ici même, dans le Rabat du Xe siècle, un ribât, monastère fortifié, servait de base aux Berbères pour leurs expéditions vers les musulmans hérétiques. Un siècle plus tard, le monastère est devenu une forteresse et Ribât s’est adjoint un suffixe pour devenir Ribât-el-fath (le camp de la foi). Les moudjâhidîns de Yacoub el Mansour en ont fait leur camp de base pour une guerre sainte face aux armées chrétiennes espagnoles et accessoirement l’ont renforcé de quelques cinq kilomètres de remparts. Comme il leur restait des moellons, ils ont envisagé de l’agrémenter d’une mosquée assez grande pour que l’armée entière puisse venir y prier. Malheureusement le projet sera avorté pour cause de décès du sultan ; il en subsiste aujourd’hui la fameuse tour Hassâne. A défaut de s’y recueillir, elle permet aux visiteurs de se repérer de loin et de bénéficier d’une mire quand ils naviguent dans la ville. Quand à la guerre sainte, aux allures d’un signifiant désormais rempli d’un peu n’importe quoi, ses contours et ses acteurs sont beaucoup moins visibles.

Expulsés par Philippe III en 1609, les derniers Maures d’Espagne (musulmans) sont venus trouver refuge à Salé-le-neuf, devenue la médina de Rabat par la suite. Arrivés par la mer, ils ont pris goût aux vagues, aux sorties maritimes entre amis et en ont même fait une profession : flibustiers. De chassés, ils sont devenus chasseurs. Succès aidant, ils ont fait de leur entreprise une république : la République du Bou Regreg (du nom de l’oued qui sépare les villes de Salé et Rabat) ils ont aussi accepté de verser dix pour cent de leurs gains aux sultans successifs. Un état pirate ? Une expérience alternative en marge des économies précapitalistes ? Les historiens s’interrogent encore. Toujours est-il que de la Manche aux îles Canaries, pendant près de trois siècles, les pirates ont allégés de leur chargement quantité de navires de retour des Amériques. Quant aux marins vaincus, le plus souvent d’obédience chrétienne, ils avaient le choix : être passés au fil de l’épée ou bien rejoindre les rangs de la piraterie et de l’Islam. Un détail : ces virées en mer s’appelaient des djihads, terme traduit de nos jours par « guerre sainte ».
photographe journaliste
Malgré sa latitude, caractère maritime et vocation de capitale administrative obligent, Rabat est une cité aérée. Le microclimat de la ville fait même de l’ombre aux dictons et si les marocains prétendent que leur pays est froid mais que le soleil y est chaud (record de la plus basse température de tout le continent africain : moins 24 degrés en février 1935 à Ifrane), ici le mercure ne descend jamais sous les cinq degrés. Alors aux terrasses des cafés on se contente de commenter le thé, le « whisky berbère » dont on abuse sans modération : « le premier verre est sucré comme la vie, le second doux comme l’amour et dernier amer comme la mort ». En revanche, bien qu’aucun verset du coran n’interdise de parler la bouche pleine, tous restent muets à propos de la harira, délice de soupe au coulis de tomate agrémentée de viande, consommée avec des briouates au miel et qui mérite tous les éloges.

Pas question d’envisager un passage à Rabbat sans s’attabler au café Maure. La terrasse posée sur les remparts offre une vue panoramique sur tout le Bou Regreg, dont les eaux sont douces comme du Velours lorsque le soir approche. Malgré la beauté du site, le regard de nos globe-trotters s’arrête à la table d’à côté où ils découvrent une perspective qui surpasse tous les couchers de soleil du monde. Elle se prénomme Samia, alias Sabine lorsqu’elle travaille dans son centre de téléphonie. Bac + 2 et surtout pas d’accent. Son job : vendre à des clients français, belge ou Suisse des options de téléphonie mobile. 42 heures hebdomadaires (au lieu des 48 heures légales) et près de 4OO euros mensuel. Soit plus de deux fois le salaire minimum local (le SMIC est à 1800 dirhams, soit environ 180 euro et pour info le litre de super est à un euro). Ce qui en Europe s’apparente à un job d’étudiante est ici considéré comme un métier branché. Et si sa mère porte encore la djellaba, Samia quitte la maison en minijupe, écoute Vanessa Paradis sur son lecteur MP3 et voudrait bien rencontrer son Jonnhy Deep à elle. Pour un peu, on serait prêt à changer de prénom.

Un petit tour en ville et puis c’est reparti. On a juré de ne faire étape que dans les villes royales.
« – Oh, une plage !
- On s’arrête ? On va se baigner ? »

Ils se précipitent dans la mer. L’eau est froide en ce début de printemps, elle résiste à l’électricité statique de ces drôles d’animaux dépourvus d’écailles, elle glisse sur la peau comme un palet sur la glace.
La Méhari rebachée, la tirette du chauffage ouverte en grand, le goût du sel sur les lèvres et les pieds calés contre le tableau de bord, on commence vraiment à se sentir en vacances. La peau s’assouplit, les muscles s’étirent, le corps est débarrassé de ses contraintes. Il y en a qui dépense des fortunes dans des centres de thalassothérapie ; d’autres baillent bruyamment en traversant un paysage d’Euphorbes qui poussent dans la caillasse.

- Ce soir on mange un tagine de mouton et on boit du Boulaouane.
- Il est quelle heure ?
- Dix neuf heures pile.
- OK, c’est le soir, gare la gazelle ici, il y a un restaurant à droite.

Dans certains restaurants, c’est comme dans les taxis, le prix se fait au jugé, on évalue la catégorie socioprofessionnelle à la cylindrée de la voiture et comme le moteur de la Méhari ne fait que trois chevaux, ses occupants peuvent reprendre deux fois de la semoule sans crainte. Ils méritent bien ça, c’est leur seul repas de la journée.

Fes el bali

C’est reparti, l’aiguille du tableau de bord s’accroche désespérément en haut du tachymètre, elle indique le cap à suivre : droit vers le Sud, pas moyen de dépasser le cent mais on ne s’arrêtera que face au désert.

« – C’est pas rapide hein ? Tu ne veux pas accélérer ?
- Quand on roule moins vite, on voyage plus longtemps.
- Oui, mais le temps passe plus lentement pour ceux qui vont vite.
- Plus le voyage durera, plus on aura l’impression d’être venu de loin. De toute façon, je suis à fond. »

Fès, capitale culturelle et spirituelle annoncent les publications toutes faites de superlatifs : L’Athènes de l’Afrique, La Jérusalem de l’Occident, La capitale des Idrissides (les descendants de Moulay Idriss, fondateur de la ville et descendant du gendre du prophète), Le berceau de l’empire chérifien, La plus ancienne Médina dans la plus ancienne des villes impériale »… l’université est antérieure à la Sorbonne, la femme de Mohammed VI et Tahar Ben Jelloun ont eu l’élégance de naître ici. N’en jetez plus ! Par contre pour trouver une station service ouverte la nuit, on peut toujours rêver. La voiture vient mourir dans un hoquet sous les clameurs du stade Hassan II. On est à dix kilomètres du centre ville et ce soir les jaunes et noirs du MAS (Maghreb Association Sportive), quatre fois champions du Maroc, font cavaler les footballeurs du Wydad de Casablanca. La relégation est en jeu et si ça ne rigole pas sur le terrain au gazon pelé faute de subventions pour l’entretenir, c’est encore pire dans les tribunes.
La voiture est poussée quelques hectomètres et ses occupants installent leur campement carrément sur le parking du stade. Au coup de sifflet final, les spectateurs s’éloignent des gradins et s’en viennent observer mi amusés, mi inquiets ces drôles de transhumants même pas touaregs. « – Pas prudent », vient dire un supporter, et puis demain vous serez être réveillés de bonne heure, le parking sert de msella (mosquée en plein air) pour l’Aïd-el-Mouled. Pas bien grave, la discussion s’engage, on discute, on boit une Flag spécial, l’incontournable bière locale sortie d’une glacière aux couleurs du club (la religion accepte de petits arrangements avec l’alcool les soirs de match). On fait connaissance. Après tout on est là pour ça et le foot est une grammaire universelle. Le MAS est à Fès ce que l’OM est à Marseille. Larbi décline son identité : avant d’être un musulman, il est fassis (habitant de Fès), mais avant tout, il est massawi (un supporter du MAS). Ce club c’est sa fierté, c’est aussi celle du Maroc. Un symbole, dit-il. A l’heure du protectorat, le MAS se targuait de ne faire jouer que des marocains et s’est hissé jusqu’aux 32 eme de finale de la coupe de France. Un palmarès qui claque comme un slogan.
Larbi, l’histoire vivante du club, repart chez lui tard dans la nuit et ses auditeurs, devenus incollables sur le football marocain s’en retournent au fond de leur duvet. Demain il sera là à huit heures pile pour la prière et il apportera un bidon d’essence. Que Allah le protège.

Faire un pas en avant dans la Médina de Fès, c’est reculer dans le temps. Mis à part les antennes satellites qui pullulent sur les toits, il semble que rien n’a changé depuis le règne des Mérinides, ruelles tarabiscotées (au nombre de 9500 si on en croit la légende car personne ne s’est lancé à en faire un recensement, encore moins à en dresser le plan), courettes aveugles, portes basses, planquées et barrées de ferrures, ouvertures suspendues à hauteur des toits, accessibilité raréfiée, tout est fait de recoins en coupe gorge, d’escaliers et de marches, un hymne au jeu de cache-cache, une boite à secrets à taille humaine. « Le prophète a dit qu’il ne fallait pas laisser le regard de l’autre pénétrer ta maison », il n’y a pas de danger, les harems étaient bien planqués.
Les intérieurs sont inviolables et pourtant les murs de la cité foisonnent de monde, de bruits et de parfum. Un bazar au sens premier du terme : martèlement des dinandiers, odeurs de boucherie, de pâtisserie, messes basses des écrivains public à l’abri sous des parapluies noirs, ânes chargés de dattes ou d’agrumes qui défèquent en attendant leur maître. Le moindre regard semble épier, chaque pas tenté peut conduire vers une surprise, un triomphe inespéré… ou une impasse.
Au cœur du dispositif, on cherche en vain le souk des tanneurs. Indications en tête, concentré sur le maillage irrationnel des ruelles et arc-bouté sur ses propres capacités de raisonnements géométriques, on fini par tomber dessus par hasard. Il suffisait de se fier à son odorat. Dans une espèce de boite à œufs géante et puante, des hommes fourmis piétinent des peaux au fond de fosses colorées. L’odeur de chaux vive et de putréfaction prend directement à la gorge et les visiteurs les plus avertis se protègent les voies respiratoires avec des feuilles de menthe. Les autres font de drôles de mines. On rigole en douce les regardant faire la photo la plus pénible de leur vie de touristes amateurs et puis on passe à la boutique pour négocier avec habilité deux cuirs fraîchement travaillées.

Sitôt fait, les sièges de la voiture font peau neuve, ils sont recouverts de mouton peigné et puissamment odorant. Niveaux, Contact, moteur : «Au revoir ici. En avant route ! », se serait exclamé un Arthur Rimbaud content de lui et pointant la prochaine étape. Pare brise rabattu, capote expédiée dans le coffre, intérieur/extérieur cuir, le plus élégant des taxis brousse longe les immeubles en cubes copiés collés dispersés à l’infini. Les faubourgs de la ville sont traversés en flèche et déjà recommencent le voyage au grand air.

Sur la mer, même en panne, on flotte toujours. Sur l’autoroute qui mène à Mèknes lorsque c’est le moteur qui prend l’eau, on regarde les autres passer et la seule bouée s’appelle une dépanneuse.
« – Il est mort ?
Le garagiste n’en peut plus. Il est deux heures du matin et le vent soulève son sweat-shirt alourdi de cambouis. C’est une sorte de mécanicien de garde qui travaille toute la nuit, comme les chirurgiens qui opèrent pendant le réveillon et n’ont pas le temps de se changer entre deux urgences. Et puis, soit il est fatigué, soit il est abruti par sa veille nocturne, il s’esclaffe sans arrêt. Ils sont obligés de lui répéter :
- Il est mort le moteur ?
- Le moteur ? Ah, ah ! Non, la batterie a explosé. Il y a eu un court circuit dans votre machin, il faut virer votre guirlande de Noël sinon vous risquer de consommer plus d’électricité que de pétrole. Et puis Noël, par chez nous… si vous saviez.

La voiture, une fois les antibrouillards débranchés, reprend sa ronde nocturne. Le garagiste, parce qu’il a toujours rêvé d’aller voir ce qu’il y a au bout de l’autoroute, n’a pas fait payer le dépannage.

Meknès

Par peur d’une autre défaillance, le voyage reprend à la lever du jour et s’effectue sur la Nationale. La route se faufile entre les champs de blé, les oliviers et les vergers, on n’est pas loin de Volubilis, capitale d’une province romaine qui fut le grenier à blé de l’Empire. Le sol est fertile, l’eau abondante, les vastes plaines sont protégées par les montagnes. Le minaret de la mosquée principale de Meknès apparaît, recouvert de céramique verte, couleur symbole d’abondance et de création, il étincelle au soleil couchant comme un phare.
Sur l’une des cinq portes de la Médina, il est écrit : « Je suis la porte ouverte à tous les peuples, qu’ils soient d’Occident ou d’Orient ». Effectivement, ils sont tous là, ils vivent ensemble de part et d’autres des remparts battis par des captifs chrétiens : Berbères du moyen Atlas, Arabes des plaines, andalous, juifs, ils grouillent dans un décor fait de places, de jardins, de portes monumentales ou de fontaines publiques, les seqqaâya, dont la seule présence rappelle cette recommandation du Coran : « Il faut offrir de l’eau aux assoiffés ». On aurait préféré une bière fraîche, mais l’Islam nous rappelle à juste titre que l’eau est la seule boisson nécessaire à l’homme.

« Il n’est de nouveau que ce qui a été oublié » : Dans la médina de Meknès, le pavé des ruelles rappelle par son dessin le pavé auto bloquant des jardins pavillonnaires d’île de France, en plus joli.

Gosses en tongues aux muscles secs, aux yeux vipérins qui brillent comme des pierres dans l’ombre des portes cloutées. Enfants des villes chaudes, nourris de la poussière soulevée par les bus. Adolescents à l’intelligence rougie au soleil, vive comme le feu. Peau ultra mate, dents trop souvent ravagées et sourire faux qui dissimule un cœur vrai ; ils pratiquent le multi service : surveiller la voiture, laver le pare brise, orienter vers un cousin marchand de tapis, un hôtel, un restaurant, un hammam, proposer une visite des souks, refourguer aux touristes une améthyste trop brillante pour être vraie ou d’autres substances encore moins légales… Les enfants du Maroc ne grandissent pas tous dans des palais des mille et une nuit et un tiers de la jeunesse urbaine ne trouve pas de travail. Alors comme le climat est trop beau pour rester enfermé et qu’en terre d’Islam, la place de l’homme (et par extension celle du petit garçon) n’est pas à la maison, ils se retrouvent volontiers dehors. Pour s’en sortir, la baraka ne suffit pas, les plus jeunes baguenaudent dans les rues, se regroupent devant les échoppes attractives pour partager une page de BD ou un Coca en magnum de deux litres. Plus de la moitié des marocains ont moins de 25 ans et un tiers moins de 15 ans. Le Maroc est un pays très jeune mais non sans souci : sècheresse, chômage, analphabétisme, croissance faible, disparités sociales, influence des fondamentalistes religieux, démocratie perfectible (le Palais gère en direct les grands ministères sans réel souci de transparence). On est ici dans un pays où c’est pratique d’avoir un fonctionnaire dans sa famille et où on réussi mieux grâce à la corruption et aux bakchichs qu’avec du courage. Le système D est pour ainsi dire inscrit dans la Sunna (tradition qui sert de législation) : « Quand le contexte n’est pas favorable, il faut s’adapter ». Le tourisme ne peut offrir du travail à tout le monde et la seule richesse naturelle du pays, le phosphate, est utilisée pour la fabrication d’engrais dont on dénonce les méfaits partout où ils sont employés. Il reste le textile, l’agriculture (dont le haschich : le Maroc serait le premier producteur mondial) et les devises importées par la diaspora. Du coup, 72 pour cent des marocains instruits n’envisagent de perspectives professionnelles qu’en dehors des frontières. Le roi Mohamed VI (surnommé M6 par ceux qui captent les chaînes françaises), le roi des pauvres, idolâtré comme il se doit, souverain héréditaire, inviolable et sacré, a le dos au mur ; il n’a guère d’autres alternatives que de réussir la mutation vers une société capitaliste, dénuée de sensibilité. Il devra compter sans le soutien des militants islamistes qui ne se gêneront pas pour saper l’ambiance auprès des plus démunis en comparant au démon les réformes en marche. Espérons que les intellectuels musulmans sauront faire valoir une alternative qui concilie modernité et interprétation du Coran, ils y travaillent partout dans le monde.

Une blague que se racontent les marocains pour exprimer leur désarroi face aux pesanteurs qui freinent l’émergence économique du pays : Un anglais dit à un marocain : « tu vois ce pont ? Oui, répond le marocain. L’anglais reprend : Son budget est de 2 milliard mais grâce à une nouvelle méthode, j’ai pu le construire pour seulement 1 milliard.
Le marocain enchaîne : tu vois ce pont ? Non répond l’anglais. Normal, son budget est de 80 milliard et j’ai réussi à le construire grâce à une ancienne méthode et j’ai gagné 80 milliard ».

Essaouira

Le moteur de la Méhari rend l’âme à l’entrée de la ville. La voiture est revendue au prix du plastique et il faudra parlementer à la douane sur le chemin du retour car il est interdit d’abandonner son véhicule. Terminé le temps où on s’offrait un voyage en Afrique pour le prix d’une antique Peugeot refourguée sur place. Tant pis, ou plutôt, insha Allah. D’ici là, comme on dit ici : rien ne vaudra mieux que la semelle des chaussures. La malle, quant à elle, continuera en camion jusqu’à Taliouine où on achètera un âne, le 4X4 des berbères, pour continuer le voyage.

Un petit tour sur le port, au pied des remparts. Les pêcheurs ont revêtu des cirés et réparent leurs filets sans se soucier des nuées de goélands chapardeurs qui tartinent tout le monde de leurs fientes aériennes. Lorsque le soir arrive, les poissons triés et vidés sont chargés dans des camions frigorifiques et les bateaux sont parés pour reprendre la mer à l’aube. C’est l’heure où la police fait déguerpir avec la même nonchalance vendeurs de cigarettes à la sauvette où camping-cars abusivement stationnés, l’heure où il faut songer à trouver un endroit pour dormir. Auparavant, on a encore le temps de profiter de l’ambiance « street food » de la vieille ville pour s’offrir un repas à étapes, ici des brochettes, plus loin un micro tagine, et tout au bout cette ruelle des agrumes aussi juteux qu’une gourde.

Une fois rassasiés, rendez-vous à l’Africa shop où Amin, une recommandation, doit loger les voyageurs. On le suit en taxi tandis qu’il zigzague dans la circulation sur sa Motobécane orange. Il est gardien d’un immense riad appartenant à des français et ne se gène pas pendant leur absence pour sous-louer certaines chambres. La combine est luxueuse et reflète un air d’Andalousie mélangé à quelques traits africains : patio inondé de zelliges, ces fameux carreaux de terre cuite émaillée, avec au centre une fontaine qui éclabousse comme un ruisseau de montagne et rafraîchi les palmes d’un bananier épanoui. Le tout est ceinturé de colonnades élevées vers le bleu du ciel. L’endroit est magnifique, alliance de bois, de stuc, de ferronnerie… toute la gamme du répertoire décoratif des Almohades est réuni. Pourtant l’habileté du mariage des volutes et des matériaux éloignent toute impression de surcharge, l’ensemble ne suggère rien d’autre que la fraîcheur et la grâce. Paiement en liquide de rigueur, les euro sont acceptés.

L’hébergement était luxueux, mais hélas, il faut continuer le voyage, et puisqu’il est nécessaire d’aller à la rencontre des autres pour se connaître soi-même, l’arrêt du bus (ou plutôt l’attente) offrira une occasion idéale. Quant au véhicule lui-même, autocar rouge et blanc, il est copieusement parfumé au désodorisant pour WC et s’arrête sans cesse pour des raisons inaccessibles à l’esprit cartésien d’un européen lambda. Le reste du temps, il circule dans un décor qui rappellerait l’Altiplano Bolivien, n’eut été la couleur rouge de l’Afrique. Des arrêts moins intempestifs au moment des prières laissent aux deux infidèles restés seuls à bord un vague sentiment d’abandon. Les retrouvailles se feront plus loin, aux abords d’une oliveraie, lorsqu’un barbecue arrosé de thé sucré rempli les estomacs et fait friser les papilles pour seulement 20 dirhams. C’est le moment où on se parle, où il faut raconter d’où l’on vient et expliquer entre autres que Montpellier, où vit le cousin du chauffeur, n’est pas dans la banlieue de Paris. Par bonheur, à l’aide d’un petit bâton et du sable de la piste, tableau noir international, on explique facilement les subtilités de la géographie.
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Le seul endroit au monde où pousse l’arganier (l’arbre de la vie) se trouve entre Agadir et Essaouira. C’est aussi certainement le seul endroit au monde où on voit des chèvres se prendre pour des écureuils et grimper à la cime des arbres. Tous les deux sont interdépendants l’un de l’autre, la chèvre trouve sa pâture en altitude ; elle se nourrit des feuilles et des fruits de l’arbre et s’en va « digérer » le noyau un peu plus loin. Ramolli par les sucs digestifs et enrobé d’un confortable fumier, il germe ensuite sans difficulté et assure ainsi la pérennité d’un végétal presque aussi vieux que le monde. Malgré cette cohabitation fructueuse, la déforestation, problème majeur au Maroc, fait reculer l’arganier. Une dernière chance pour lui, les industries pharmaceutiques et cosmétiques ne cessent de trouver de nouveaux débouchés aux vertus de l’huile d’argan. Les chèvres s’en félicitent.

Marrakech

Ville de sable sortie du désert, portée au rouge par un ciel de feu, ceinte de fameux remparts contre lesquels des sacs en plastiques soufflés par un improbable Chergui venu de nulle part, viennent s’échouer. En Afrique, la saleté est gage de fécondité et en arabe le soleil est féminin, il s’appelle sham. Du coup Marrakech, gorgée des fruits de la palmeraie, est à la fois oasis et rempart, mère nourricière et protectrice, ville brûlante et ville jardin. Certains la disent envoûtante comme une danseuse du ventre et d’autres prétendent que son âge d’or est éternel. C’est la Bagdad occidentale, de son nom on a extrait celui d’un pays : Maroc. De son histoire, elle a gardé un décor et des couleurs inextinguibles, entremêlées et confuses comme les ruelles de la Médina. De sa beauté, qu’elle étale en couverture des magazines occidentaux, elle a gardé l’essentiel.

Les quatre villes impériales sont ordonnancées sur le même schéma : Une structure urbaine très dense (la médina) à l’intérieur de remparts mastocs, des portes reliées entre elles par des artères rectilignes avec de part et d’autres des quartiers spécifiques aux différents métiers. Au centre du dispositif urbain, le vecteur de l’unité de toute la communauté on trouve la grande mosquée et son inévitable esplanade.

Il existe dans l’agencement des villes marocaines les traces de la double dualité déserts/oasis et nomades/sédentaires. Tandis que les premiers, hommes des campagnes, pratiquaient les razzias et se logeaient sous des tentes, les seconds, hommes des villes, soignaient leurs techniques de défense et érigeaient des remparts. L’islamisation progressive des deux groupes a permis de retrouver la quiétude ; sachant qu’une prière faite un vendredi au milieu d’un grand nombre de fidèles agrée davantage à Dieu qu’un acte isolé dans la nature, on ne s’étonnera plus de voir dans le monde musulman des campagnes quasi désertes et des villes surpeuplées.

Devenus piétons, sacs sur l’épaule et babouches aux pieds, ils entrent dans son antre aux aurores et déambulent en rythme lent depuis le cœur de la Médina jusqu’au jardin Majorelle. Ils visitent du bout des yeux quelques uns des sept mausolées qui en font une ville sainte, avant de se donner des airs de Winston Churchill en rasant au plus prêt le perron de la Mamounia, hostellerie luxueuse et bien fréquentée (à propos : la nuit d’Hôtel à 255 euros, ça nous fait le SMIC à combien ?). Ils se laissent entraîner par la cité, bercer par le claquement des roues des calèches sur le pavé et par l’appel régulier du Muezzin suspendu aux 70 mètres d’altitude de la Koutoubia. Ils déambulent dans des rues inconnues et se perdent volontairement dans le labyrinthe des ruelles pour découvrir au hasard de leurs pas, ici un ferblantier, un dinandier, un savetier, ici un minaret, un âne attelé à une carriole bricolée depuis un essieu de voiture, l’entrée d’un souk ou l’éclat d’une mosaïque. Plus loin, ils s’arrêtent sans concertation devant une lourde porte de cèdre ciselée de dentelles qu’encadre des murs ouvragés dans le plus pur style hispano-mauresque.
Place Jeema El Fna, un thé est versé depuis le ciel pour ôter toute âcreté. L’éclat du plateau cabossé qui fait office de table basse s’est dissipé au soleil comme un tissu se délave sous la pluie. L’ocre des murs contraste avec le vert de la végétation et au loin, par delà les remparts et les palmiers à la tête aussi mal coiffé que celle de nos deux voyageurs, se découpent les crêtes encore enneigées de l’Atlas. A Marrakech la seule horloge est le désert, le temps passe sans heurt, comme de la poudre d’or dans un sablier. On croit rêver.

Mais le sommeil est toujours trop beau, le leefting est trop voyant. La cure cosmétique opérée sur la ville ces quinze dernières années témoigne aussi d’une autre réalité, le cœur de Marrakech est devenue le repère d’une jet set internationale qui vient se planquer derrière les murs des riads (le mot est né ici) restaurées à grand frais. Elle a vendu son âme et ses plus belles maisons pour devenir une ville fashion, un spot très tendance. La capitale des Almoravides, cet empire qui s’étendait jusqu’en Espagne, a trouvé d’autres souverains, des princes d’opérettes qui se sont offert la ville à grand coup de dollars. Ils l’ont transformé en une géographie figée, un truc à touristes et à gens friqués. Une partie de la ville finirait presque par trahir ses habitants d’origine et survit à l’intention d’un peuple qui n’est pas le sien. Ca fout le bourdon et puisque leurs sacs à dos ne sont pas griffés Vuitton et que leur voyage doit les conduire vers l’authentique, nos voyageurs s’éloignent comme ils sont venus, sans faire trop de bruit pour ne pas déranger.

Atlas, Taroudante,

A Taroudante la décision est prise d’acheter un âne qui sera revendu à perte avant de repartir. Les chevaux sont hors de prix, ils sont réservés pour les fantasias ou les activités de loisir, les ânes sont plus chers que les mules car ils sont moins sourcilleux sur la nourriture et plus résistants.
Une mule est à vendre. Le vendeur fait mine d’être fâché lorsque l’on divise son prix par deux. Il évoque ses frais, sa femme et sa mère malade, ses dix enfants, les impôts, la sècheresse, montre ses mains usées par le labeur et la difficulté de la vie. On coupe la poire en deux, on ajoute une poignée de dirhams, et puis deux. Va pour trois. On conclue la transaction main sur le cœur et avec sur le visage la satisfaction d’une joute oratoire respectueuse des intérêts de chacun. Au bout de tout ce zèle indispensable l’animal peut changer de propriétaire et l’eau pour le thé a suffisamment bouilli. La malle est hissée sur le dos de la mule et soigneusement arrimé sur le bas par une sangle ventrale. Un coup de badine et ça démarre. C’est costaud une mule, celle-ci a été ferrée avec du pneumatique recyclé, confort, souplesse, silence du déplacement, comme sur des tongues.
- On aurait du se faire sponsoriser par Michelin.

Bientôt les remparts de la cité s’éloignent à l’arrière. L’équipage longe quelques maisons ocre plantées de chênes kermès aux troncs presque noir. Les tamaris sont en fleur et des constructions couleur de la terre sont dominées par une kasbah de poussière sortie du désert. Le troisième appel du muezzin indique que l’attraction essentielle se situe en ce moment même sur une des places, où des hommes cessent leurs palabres pour s’accroupir lentement. Plus loin en contrebas, une lavandière en blouse de nylon trop moderne ramasse quelques rares branchages pour le feu de ce soir. Le Sahara approche mais les nuits restent fraîches.

Taliouine,

Cent vingt kilomètres séparent Taliouine de Tarroudante. A pieds, en longeant le bas-côté de la route et en marchant à la vitesse d’un âne chargé d’une malle, il faut compter quatre jours. De quoi user les babouches et faire des dizaines de rencontres, être invité à dormir dans un ksar, se régaler d’une Tanjia Marrakchia ou se désaltérer d’un thé à la menthe abrité du soleil derrière la remorque d’un tracteur.
Intrigués par ces nomades à la peau bien claire, les enfants qui d’ordinaire n’ont de cesse de réclamer des stylos ou des bonbons se contentent d’offrir leur compagnie pendant un bout de chemin, encouragent l’âne dans la langue du Prophète et font la conversation à ces trekkeurs d’un genre particulier dans un français très studieux.

La Tanjia Marrakchia : à la fois contenant et contenu, pot en terre et assortiment de mouton et d’épices. Les ingrédients (mouton, ail, safran, cumin, beurre, citron et eau) sont disposés en vrac dans une jarre avant que celle-ci ne soit secoué pour assurer le mélange. Elle est ensuite fermée par un papier tenu par une ficelle puis portée au hammam où elle sera mise à cuire par le « farnachi » dans les cendres du four. Quatre heures de cuisson à l’étouffée sont nécessaires avant de pouvoir festoyer entre amis. La tanjia Marrakchia est un repas souvent préparé par des hommes, pour être consommé entre hommes.

La route traverse des vallées verdoyantes qui alternent avec des déserts de roches, la marche est lente mais joyeuse, poussiéreuse à souhait et ponctuée de saluts de la part des usagers de la route, agriculteur, routiers, cyclomotoristes ou touristes. Elle est agrémentée de haltes aussi fréquentes qu’inutiles où sous le prétexte de remplir une gourde et de demander sa route, on se lie d’une amitié aussi sincère que périssable avec les paysans berbères.

A l’écart des villages teintés de la couleur des pierres alentours, des pousses de blé encore vert ondulent dans le vent. Parfois, des voitures modernes, immatriculées en ville et skis sur le toit, passent en trombe. Le Djebel Toubkal (point culminant du Maroc) est proche et la saison de sport d’hiver n’est pas tout à fait terminée.

A Taliouine, la casbah ressemble à un château de sable et le safran dont la ville assure une production importante est omniprésent, en parfum dans les rues, en pincées dans le tajine, en fleur de crocus dont il est le pistil dans les champs. Il parait que de jeunes mariés aux ressources princières en tapissaient leur couche pour leur nuit de noce. Nos gazous se contenteront de la literie suspecte d’un hôtel bas de gamme, harassés par ces journées de marche, les muscles meurtris mais la tête dans les nuages, ils s’endormiront dans des fragrances qui se rapprochent davantage des odeurs de pieds que de celles des fleurs.

Les ânes, c’est la seconde population animale du royaume, après l’homme et la mobylette. Omniprésents dans tout le pays, accommodés à toutes les charges, à toutes les tâches, on les rencontre en ville, attelés ou soutenant le bas, oreilles dressées dans des ruelles encombrées de congénères tout aussi fardés. On les voit dans les campagnes, immobiles à l’embranchement d’une route et d’un chemin vicinal, yeux mi-clos et allure faussement soumise attendant que la poussière d’un pick-up pétaradant retombe et laisse le passage libre. « On peut tirer un âne avec une ficelle, mais non le pousser » affirme l’écrivain Driss Chraïbi, dévoilant ainsi toute la subtilité de l’animal et par là même celle de ses compatriotes.

Double page finale

Le sentier qui mène au bout du voyage louvoie entre les rochers et se crée un passage en fonction des rares possibilités qui ralentissent la progression de l’animal comme celle des hommes. Il faut sans cesse vérifier l’ajustage du tapis molletonné qui protège le dos du baudet, remettre la malle d’aplomb et resserrer les liens. Une claque sur les fesses trop sveltes de la mule permet de franchir les pires dénivelés. Hardi petite !

Il faut plus de trois heures de marche pour découvrir la halte finale. Au milieu d’un désert de caillasses dans une vallée de la soif, desséchée comme la peau des chèvres qui paissent une verdure quasi inexistante, il y a une maisonnette. Deux pièces en dur avec une tonnelle sur l’avant et un réservoir d’eau de pluie sur le côté qui tient compagnie à un cyprès rachitique. A l’intérieur, le juste minimum : une cheminée, un four à pain, une table solide, un ghorraf, pichet décoré d’émaux et des chaises de paille. Deux lits de camps de l’armée française dans lesquels a sûrement dormi le général Lyautey au temps du protectorat sont repliés dans un angle. Les voyageurs font halte. Là se termine leur voyage. Un palmier à la cime ébouriffée fait office de sémaphore sur une colline proche et annonce l’imminence du désert. Ils défont leurs menus bagages, sortent les lits de camps et les alignent en parallèle face au soleil qui danse immobile avec l’horizon. Entre les lits, il installent la malle et entreprennent de défaire le cadenas et autres fils de fer qui la maintiennent close.

Le couvercle est maintenant levé. A l’intérieur, impeccablement superposés et alignés, des livres… Rien que des livres. Neufs pour certains, lus et relus pour d’autres, parfois rafistolés par du ruban adhésif jaune et cassant. Des auteurs locaux : Driss Chraïbi, Tahar Ben Jelloun, Mohammed Choukri, Abdeljalil Lahjomni, Mohamed Zafzaf… ainsi qu’une traduction du Coran.
Et puis tous ceux de la beat génération : Paul Bowles, Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Truman Capote, tenessee William…
Et d’autres encore plus nombreux, tous ceux qui ont aimé le Maroc : Alexandre Dumas, Mark Twain, Paul Morand, Arthur Koestler, Elias Canetti, Daniel Rondeau, André Gide, JMG Le Clézio, Joseph Kessel, Jean Genet (enterré à Larache), Roland Barthes, Samuel Beckett, Pierre Loti, Mac Orlan, Montherlant, Genevoix, Agatha Christie… et d’autres encore.

On en met des livres dans une malle de deux cent litres.
De quoi s’occuper pendant des mois.
De quoi voir arriver l’été et épuiser la réserver d’eau.
De quoi perdre son temps à en mourir, diraient certains.
De quoi profiter d’une époque moderne, diraient d’autres.

- C’est quand même bien la littérature !
- Oui, c’est fou ce que ça fait voyager.

Quelques citations, textes, infos :

« Aller au désert, c’est mieux voir ce qui d’emblée est visible. » Christian Jambet.

« Pour conserver une amitié… il ne faut cultiver aucune illusion sur l’espèce humaine. » TB Jelloun.

« Il y a dans la création des cieux et de la terre et dans la succession des jours et des nuits des signes pour ceux qui sont doués d’intelligence ». Verset du Coran.

10 dirhams = 1 euro
1 dirham = 20 riels
1 riel = 5 centimes marocains

One Response to “Reportage photographique au Maroc”

  1. bricomac dit :

    j’aime beaucoup cet article, cependant je pensais qu’il y aurait peut être une ou deux choses à rajouter !

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